J’aime bien Voltaire. En tout cas, lorsqu’il devient LA carte à abattre pour défendre les opprimés de la pensée à peu près unique. Il faut dire que le lumineux philosophe est plutôt respecté. Et son « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » est assez célèbre pour pouvoir être rappelé à l’envie.
Alors, évidemment, lorsqu’il s’agit de défendre une victime des censeurs officiels comme Eric Zemmour, Voltaire est sur le devant de la scène, toujours prêt à servir, telle la bombe H conservée par les puissances nucléaires.
Pourtant, je ne peux m’empêcher de douter de l’efficacité de l’arme Voltaire. Qui, en toute honnêteté donnerait sa vie pour que son adversaire puisse proférer des âneries ? Pas moi, en tout cas. Ce n’est pas demain que je vais me battre pour que Besancenot puisse déverser son flot de bêtises sur les ondes. Mais je suis sans doute un ignoble salop.
Soyons clairs, la posture voltairienne est angélique. Si l’on peut croire en la nécessité impérieuse de défendre la liberté – d’expression notamment, il est naïf de compter sur les autres pour défendre cette liberté. A fortiori de compter sur ses adversaires.
D’ailleurs, le cas Zemmour en apporte la preuve. Etienne Mougeotte n’a pas renoncé à mettre son chroniqueur à la porte à la suite d’une conversion libérale, ou parce qu’il se serait souvenu que son journal se targue dans sa devise de défendre une certaine « liberté de blâmer » mais parce que les pressions des zemmouriens se faisaient de plus en plus nombreuses. Ce n’est certainement pas le fantôme de Voltaire qui a pu impressionner le directeur du Figaro, mais un rapport de force qui tournait franchement à l’avantage de Zemmour.
Bref, je ne prétends rien inventer. Je suis simplement agacé, l’espace d’un instant, par les voltairiens de circonstance qui comptent sur leurs ennemis pour garantir leur liberté. Il faudrait qu’ils se souviennent qu’ils ne vivent pas au royaume des bisounours.
Les choses sont faites ainsi : il faut, dans la vraie vie, sans cesse se battre pour ne pas se faire écraser. Et surtout ne pas trop compter sur la mansuétude de l’adversaire… Et pour cela, Voltaire peut rester dans sa tombe.
